La battue

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Mesdames, vous le savez : mon beau-père, Gaétan qu’il s’appelle, aimait la boisson. Et ma belle-mère était habituée à ce qu’il parte acheter des cigarettes et revienne deux jours plus tard.

Un bon jour de l’An, ma belle-mère a décidé que Gaétan n’aurait plus le droit de bambocher. Mon beau-père disait que ce sont les femmes aux filles d’Isabelle qui lui avaient mis cette idée de fou-là dans la tête. Moi, je dis que ma belle-mère a eu peur que le constable vienne la voir, une nuit, pour lui annoncer qu’on avait retrouvé Gaétan mort en quelque part.

C’était arrivé à son amie Gisèle l’année d’avant. Deux polices se sont pointées chez elle à six heures le matin pour lui dire que Gilles, son mari, était rentré en auto dans un poteau du rang 2 et était mort sur le coup. Au bout du rang 2, c’était le bordel à Mado. Gisèle aurait préféré que son mari meure dans un autre rang pour ne pas que tout le monde sache que Gilles fréquentait des prostituées. Ma belle-mère n’a pas osé dire à Gisèle que tout le village savait que Gilles était un cochon et un habitué du rang 2.

Mon beau-père avait la tête dure. Ça fait qu’il buvait en cachette. Il avait caché un 40 onces de Chemineau dans le garage et un 10 onces de gin dans son coffre à gants. Il se disait que s’il n’exagérait pas trop et se brossait les dents souvent, ma belle-mère ne se rendrait compte de rien et qu’elle le laisserait tranquille avec ses histoires d’alcoolisme et de haute-pression.

Gaétan n’était pas bon là-dedans, la modération. Ça fait qu’un après-midi, il s’est enfilé le 40 onces de Chemineau au complet. Quand ma belle-mère est arrivée de travailler, Gaétan n’était pas là. «Il doit être parti aux commissions», elle a pensé. Sauf que Gaétan n’était pas encore revenu à sept heures le soir. Ma belle-mère a décidé d’aller voir à la brasserie. C’est là qu’il était supposé être. C’est tout le temps là qu’il était sur l’heure du souper, normalement.

La pick-up de Gaétan n’était pas devant la brasserie. Mais il lui arrivait de le laisser un peu plus loin pour ne pas se faire pogner par sa femme ou parce qu’il voulait rentrer à pied. Gaétan avait peur de conduire chaud depuis qu’il avait échoué un alcootest et perdu ses licences cinq ans avant.

Ma belle-mère est rentrée voir la barmaid pour savoir si elle avait vu Gaétan. Gaétan était venu vers 4 heures mais était reparti vite. «Il était déjà pas mal chaud» a dit la barmaid. Là, ma belle-mère a commencé à être vraiment inquiète. «Gaétan a dû prendre son char» qu’elle s’est dit. Elle est retournée chez elle et a appelé dans toutes les places où Gaétan pouvait être. Personne n’avait vu son mari. Vers 10 heures du soir, elle a décidé d’appeler la police pis les hôpitaux.

Au poste de police, ils on dit à ma tante de ne pas paniquer. Gaétan avait l’habitude de partir sur une balloune. «Il finit toujours par revenir», que le constable a dit. Mais ma belle-mère avait une mauvaise intuition et elle était convaincue qu’il était arrivé quelque chose à Gaétan. Quelque chose de grave. Peut-être aussi grave que ce qui était arrivé à Gilles, le mari de Gisèle.

Vers minuit, le constable a rappelé ma belle-mère pour lui dire qu’une patrouille avait trouvé le truck à Gaétan dans le parking du IGA. Gaétan n’était pas dedans. Tout ce qu’ils avaient trouvé, c’est une boîte de trous de beignes et une king can vide de Black Label dans la boîte du pick-up. Les polices ont fait le tour du quartier mais n’ont pas trouvé Gaétan. Là, ma belle-mère a appelé tous leurs amis au renfort. «Il doit s’être endormi dans un banc de neige comme le mari de Josée v’là deux ans. Il va mourir gelé là, il fait -25», Gisèle a dit. Ma belle-mère, paniquée, a organisé une battue. Elle a donné rendez-vous à tout le monde juste en haut de la coulée proche du IGA. Elle allait emmener le chien, un berger allemand. Gaétan disait qu’il l’avait dressé pour le pistage. Le chien allait trouver Gaétan, elle était certaine de ça.

Vers 1h15, ma belle-mère était prête. Sauf que le chien ne voulait pas sortir de la maison. Il se promenait partout en jappant pis en chignant et il a pissé devant la porte de la chambre. Ma belle-mère est arrivée à la battue pas de chien. Son amie Gisèle, elle, avait emmené du café de chez Dunkin pour tout le monde. Vers 1h30, la battue a débuté. Tout le village a cherché mon beau-père jusqu’à 3 heures du matin. Même les filles du rang 2, qui avaient entendu qu’on cherchait Gaétan, s’y sont mis après leur shift. Mais on ne trouvait aucune trace de mon beau-père.

Ma belle-mère était dans tous ses états et braillait sans discontinuer en répétant à Gisèle que Gaétan était allé trouver Gilles au ciel. Vers 4 heures du matin, Gisèle et les autres amies de femmes de ma belle-mère l’ont convaincue d’aller dormir un peu. Quand elle est arrivé chez elle, le chien était couché devant la porte de la chambre. Ma belle-mère est descendue pour l’attacher dans la cour. Elle était fâchée contre lui. Il était supposé trouver Gaétan, pas pisser dans la maison. Après, elle est allée se coucher sans se démaquiller. Ma belle-mère s’est étendue dans le lit par dessus les couvertes. Et elle a entendu un bruit bizarre. Il y avait quelqu’un dans la maison. «J’ai dû oublier de barrer la porte pis l’innocent de chien a laissé rentrer un voleur.» Ma belle-mère a pris peur et s’est redressée d’un coup, prête à assommer l’intrus avec le cadran. C’est là qu’elle a vu les bottes de ski doo de Gaétan qui dépassaient au bout du lit. Il s’était vautré là en essayant de les enlever, dans un espace à peu près large comme une boîte à souliers, entre le sommier et le mur de la chambre. Incapable de se relever, il avait décidé de faire un petit somme pour reprendre ses sens et dormait là depuis 6 heures le soir.

«Crisse de soûlon.» C’est ça que ma belle-mère a dit en allant se coucher en beau fusil dans la chambre d’invités.

Vin chaud

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Vin chaud

 

Mesdames, le père de mon délicieux mari avait l’habitude de lever le coude. Et c’était particulièrement vrai à Noël. Tellement, qu’un soir de réveillon ma belle-mère a passé toute la nuit à le chercher. Vers cinq heures du matin, ma belle-mère a appelé la police. «Tout d’un coup il lui est arrivé quelque chose», qu’elle pensait. La police n’a pas voulu venir. C’est parce que le constable connaissait mon beau-père. Il a dit à ma belle-mère que mon beau-père devait s’être endormi en quelque part. Il avait raison le constable. Une heure plus tard, ma belle-mère a entendu quelqu’un monter les marches du sous-sol. C’était mon beau-père. Il s’était endormi dans le garde-robe de cèdre en allant chercher le cadeau qu’il avait caché là pour sa femme. «Trop de vin chaud dans l’après-midi», qu’il a dit. Ma belle-mère n’était pas contente. Mais elle a vite pardonné à mon beau-père quand elle a vu le beau vison qu’il lui avait acheté pour Noël. Elle est de même ma belle-mère, pas rancunière et un peu poule de luxe.

*

Ingrédients

Le zeste et le jus d’une grosse orange

Tranches d’orange

2 capsules de cardamome verte

6 clous de girofle

4 baies de genièvre

2 bâtons de cannelle (et un par personne pour décorer les tasses)

1 bouteille de vin rouge (J’utilise une bouteille de C’est la vie. Délicieux et fruité.)

1/2 tasse de cassonade ou de sucre de canne

1/4 tasse brandy

 

Préparation

À l’aide d’un mortier, pilonner la cardamome;

Dans une grande casserole, combiner le zeste et le jus d’orange, les épices, le vin, la cassonade et le brandy;

Chauffer à feu moyen pendant une ou deux minute ou jusqu’à ce que le sucre soit complètement dissout;

Réduire la chaleur et laisser mijoter à feu très doux environ 30 minutes. Attention, le vin ne doit jamais bouillir;

Servir dans des tasses avec un bâton de cannelle et un tranche d’orange.

Le quartier des riches

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Woman and Home March 1967

Woman and Home March 1967

 

Est ben fancy.

— Ma mère

Mon père, il aimait pas ben ça Noël. C’est parce qu’il était obligé de suivre ma mère jusque dans sa famille qui habitait loin. Il fallait rouler deux heures et demi en auto sur la route qui tue pour se rendre au réveillon. Et la voiture était tout le temps trop pleine de tout. Je vous l’ai déjà dit : ma mère est une femme prévoyante qui aime parer à toute éventualité. Ça fait qu’en plus des cadeaux, il y avait une glacière remplie de galettes blanches, de pain sandwich et de petits pains au poulet. C’est au cas où on reste pris, qu’elle disait. Elle obligeait aussi mon père à embarquer nos bottes de poils et nos bas de soute. «Juste au cas», parce qu’on pouvait rester bloqués longtemps dans le Parc quand il y avait un accident, surtout quand c’était un face à face.

Mon père n’aimait pas Noël parce que ça voulait dire qu’il serait obligé de parler avec ma tante snob. C’est chez ma tante qu’on réveillonnait. Parce qu’elle était mariée avec un médecin et habitait dans un quartier de riches. «J’aime ça passer Noël avec eux autres», disait ma mère. Ça énervait mon père parce qu’on se rendait bien compte, en l’entendant parler de la grosse cabane de ma tante, qu’elle aurait aimé ça, elle aussi, habiter chez les riches.

Moi, je la trouvais laide la maison de ma tante. Il y avait de la fausse dorure et des cadres avec elle pis mon oncle dedans partout. J’ai toujours trouvé ça bizarre le monde qui mettent des portraits d’eux-autres partout chez eux. Mon père aussi. Il trouvait que ça faisait frais-chié. Ma mère, elle, disait que ma tante était belle comme Elizabeth Taylor sur le cadre accroché en haut du faux foyer.

Mon père haïssait Noël parce que le mari médecin de ma tante invitait d’autres médecins avec leurs greluches. C’est de même qu’il appelait leurs femmes aux médecins, mon père. Toute la soirée, ça parlait de l’hôpital pis de maison de campagne. On avait pas ça, nous autre, une maison de campagne. On avait un vrai camp avec une bécosse pis pas d’électricité, pas d’eau courante ni rien. Mon père ne comprenait pas à quoi ça servait d’avoir une maison en ville pis une autre pareille à la campagne. Moi, je ne comprenais pas à quoi ça servait d’aller s’encabaner toutes les fins de semaine dans un shack chauffé avec une truie, pour boire du gin et jouer aux cartes. Et j’avoue que j’aurais aimé ça pouvoir parler de mes weekends à la campagne à l’école le lundi.

Mais c’est l’année où ma tante a fait venir un traiteur que mon père s’est vraiment mis à détester Noël. Quand on est arrivés chez elle, il y avait des garçons habillés en pingouin partout. «C’est la nouvelle mode», a dit ma tante. Ma mère jubilait. Tellement qu’elle a dit à mon père que l’année d’après c’est nous autres qui allions recevoir pis qu’elle aussi, elle aurait des serviteurs.

Vers minuit ce soir-là, les serveurs ont commencé à monter le buffet. Et ma tante a fait le tour des invités pour leur dire que ça allait coûter 30 dollars par personne. Mon père était en furie. Il a dit à ma tante pis à son mari riche de laisser faire le buffet, qu’il allait se commander du St-Hubert Barbecue. «Tu parle d’une hostie de gagne de BS», qu’il a dit à ma mère, sur la route du retour.

La robe

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la robe de Geneviève

Mesdames, Geneviève s’est installée chez François. Je vous l’ai dit, son appartement est proche de la Régie des alcools, sur la troisième avenue. Geneviève ne sait pas si c’est une bonne idée d’avoir emménagé chez François. Parce que la dernière fois qu’ils ont habité ensemble, ç’a mal fini.

En arrivant chez François, Geneviève a vu qu’il avait gardé le gros divan en cuir. Celui qu’il trouvait laid. «Je me suis habitué.» Geneviève n’a rien dit parce qu’elle aussi gardait des affaires du temps de François. Elle avait encore sa bague de fiancée et la robe qu’elle devait porter le jour de leur mariage. Hier, Geneviève a regardé la robe. Elle est rendue trop petite à cause de Béatrice et des pâtés au saumon. Mais elle a décidé de continuer à la garder. Parce que c’est vraiment une belle robe.

François n’est presque jamais à l’appartement. Il a eu une promotion et travaille encore plus qu’avant. Geneviève ne pensait pas que ça se pouvait. François quitte la maison vers 5 h 30 chaque matin et va courir au parc Pélican. Après, il revient se changer et rentre vers 9 heures le soir. Au début, Geneviève pensait que François avait une blonde et que c’était à cause d’elle qu’il revenait tard. Ça fait qu’elle a espionné ses courriels et son compte Facebook. Il n’y a personne dans la vie de François. Mais une Lucie lui écrit presque tous les matins pour lui demander quand il va la rappeler. François ne lui répond pas. Geneviève a de la peine pour Lucie. François est vraiment odieux avec les femmes qu’il n’aime pas.

Hier, François est rentré tôt. Il voulait parler à Geneviève. Ils se sont installés sur le divan. Là, il lui a expliqué que ce n’était peut-être pas une si bonne idée d’habiter tous les deux. Il lui a aussi raconté que c’était à cause d’elle qu’il revenait tard le soir. Pas parce qu’il avait eu une promotion.

François ne voulait pas passer trop de temps avec Geneviève. Après le travail, au lieu de rentrer à l’appartement, il allait marcher. Parfois, il s’arrêtait dans un bar ou chez des amis. Geneviève a dit qu’elle comprenait. Elle aussi ça lui fait bizarre de rester chez François. Demain, elle allait commencer à se chercher une place à elle. François l’a embrassé. Au début, Geneviève a protesté. Mais pas longtemps. Après, ils ont regardé des appartement sur Kijiji. Rien de potable en bas de mille dollars par mois. «Reste donc ici», a dit François. Là, c’est Geneviève qui l’a embrassé. Et François n’a pas protesté, lui.

Sirop indien

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Mesdames, vous le savez, mon arrière grand-mère Osélina était à moitié huronne par sa mère. C’est pour ça qu’elle connaissait des remèdes étranges contre toutes sortes de maladies. C’est ça que ma mère disait, en tout cas.

Osélina préparait du sirop indien chaque automne, juste avant la saison du rhume. Elle vendait une bouteille de sirop 25 cents. Tout le monde dans la paroisse achetait du sirop indien à Osélina. Même le directeur d’école, qui haïssait les indiens. «Ça marche tempête», qu’il disait. «Ça doit être parce que c’est indien.» Moi, je dis que son sirop n’était pas plus indien que moi.

*

Ingrédients

2 t de sucre blanc

1 t d’eau

2 onces de menthe poivrée

2 onces de glycérine

Le jus de 2 citrons

Préparation

Verser tous les ingrédients dans une casserole;

Faire bouillir la préparation environ 5 minutes;

Retirer du feu et ajouter le jus de 2 citrons.

* Garder le sirop dans un endroit sombre et frais.

Pain de ménage

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Mesdames, la jeune femme moderne fait son pain. Point à la ligne.

 

Ingrédients

4 tasses de farine blanche biologique et non blanchie

2 c. à thé de levure instantanée

1 c. à thé de sel

1 1/2 c. à soupe de sucre blanc

1 1/2 tasse d’eau tiède (Attention mesdames, l’eau doit être juste un peu plus chaude que la température de votre corps. Une eau trop froide ou trop chaude gâche l’effet de la levure.)

2 c. à soupe d’huile de canola

 

Préparation

Verser la levure dans l’eau tiède et la laisser s’activer pendant 10 minutes;

Dans un grand bol, mélanger les ingrédients secs;

Creuser un puit au centre des ingrédients secs  et y verser l’eau tiède;

Mélanger puis pétrir la pâte sur une surface enfarinée en ajoutant l’huile au fur et à mesure et jusqu’à l’obtention d’une pâte élastique et un peu collante (Mesdames, ma mère disait que pour faire du pain, ça prenait de l’huile de bras. Et elle avait raison.  Il vous faudra pétrir la pâte environ 15 minutes pour obtenir un résultat satisfaisant.);

Dans un bol huilé et couvert d’un linge, laisser la pâte lever 45 minutes dans un endroit tiède et humide (Personnellement, je fais lever la pâte dans mon four avec un bol d’eau chaude. Et j’allume la lumière pour qu’il y ait un peu de chaleur.);

Pétrir la pâte environ 1 minute, faire un rouleau et mettre dans un gros moule à pain beurré (ou deux petits moules);

Couvrir d’un linge et faire lever le pain dans un endroit tiède et humide pendant environ 2 heures;

Cuire à 350 F sur la grille du bas pendant environ 30 minutes.

* Mesdames, on sait que le pain est prêt quand il sonne creux.

La 3e avenue

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Geneviève est débarquée chez Nicolas. Au début, il était furieux contre elle. Mais il lui a vite pardonné sa fuite. Ils sont comme ça, les hommes, avec Geneviève. Indulgents. Geneviève a dit à Nicolas que c’était juste en attendant. Elle allait se chercher un 3 et demi. Près de la rue Masson sans doute. Parce qu’il paraît que c’est bien, ce coin-là. On raconte qu’il y a une boucherie pas mal. Une boulangerie, aussi.  Et une commission des liqueurs. «C’est pratique habiter à côté d’une SAQ», que Geneviève dit.

Geneviève n’est pas entrée dans les détails pour le bébé. Nicolas n’a pas besoin de savoir. Elle s’est contentée de lui dire qu’elle ne l’a pas gardé. Nicolas a eu l’air soulagé. Mais il fallait qu’elle le dise à François. Geneviève y a pensé tout le long en revenant de Rivière Sainte-Marguerite. Le bébé, c’était à François. Et c’était un signe de quelque chose. De ça, elle était certaine

Geneviève a donné rendez-vous à François dans un café près de leur ancien appartement. Quand il est arrivé, elle l’a trouvé maigre. Geneviève a pensé que c’était normal. Il mange pas François quand il est seul. Geneviève était contente. Ça voulait dire qu’il n’y a pas d’autre femme dans sa vie. Pas de femme importante, en tout cas.

Au café, François a demandé à Geneviève pourquoi elle voulait le voir astheure. C’est là qu’elle lui a raconté, pour Béatrice. Elle lui a parlé de ses petits pieds, de ses cheveux frisés comme lui, de la forme de ses joues pareil aux siennes. François a écouté sans rien dire. Après, il est allé aux toilettes. Geneviève a pensé qu’il ne voulait pas pleurer devant elle. Il est de même François, orgueilleux. Et il pense que les vrais hommes n’ont pas le droit aux pleurs. Juste à la bouteille. C’est son père qui l’a élevé de même. C’est pas de sa faute.

Quand François est ressorti des toilettes, il avait les yeux rouges. Là, il a pris Geneviève dans ses bras. Geneviève n’aimait pas ça. Parce qu’il avait les mains sur ses hanches, des hanches pleines de ragoûts et de pâtés au saumon. On mangeait beaucoup à Rivière Sainte-Marguerite. Plus qu’à Montréal, en tout cas. Des hanches pleine de Béatrice, aussi. François n’aimait pas ça, les grosses. Geneviève y pensait pendant que François lui murmurait que tout irait bien, qu’elle n’avait qu’à venir s’installer dans son appartement. Il habitait sur la 3e avenue, maintenant. Près de la promenade Masson. Proche de la commission des liqueurs.

Esprit es-tu là?

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J’aurais jamais pensé ça d’elle.

— Ma mère

Mesdames, une fois ma mère pis ses sœurs sont allées voir une voyante en Beauce. Pas qu’elles ne faisaient plus confiance à madame Boisvert. Madame Gilbert leur avait dit que sa belle-soeur connaissait une tireuse de cartes vraiment bonne dans le bout de Saint-Georges. Elle habitait là-bas, la belle-soeur de madame Gilbert.

Ça ne faisait pas l’affaire de mon père que ma mère parte avec ses sœurs toute une fin de semaine. Surtout qu’on ne savait pas quelle fin de semaine ce serait. On ne pouvait pas le savoir parce que la voyante de la Beauce avait une longue liste d’attente. Il fallait l’appeler et lui laisser un nom et un numéro de téléphone sur son répondeur. «Faut pas lui dire rien d’autre ç’a l’air», a expliqué madame Gilbert à ma mère. «Pis elle peut aussi bien te rappeler six mois plus tard. Est ben en demande.»

Ma mère a laissé un message à la voyante un samedi, en juin : «Bonjour madame. Je ne sais pas votre nom. Ça l’air que vous nous le dites juste le jour de la consultation. Je voudrais un rendez-vous pour moi pis 3 autres personnes.» Après, elle lui a donné notre numéro et s’est tournée vers mon père : «Je lui ai pas dit mon nom. T’as-tu vu ? Elle pourra rien savoir sur nous autres. Il paraît qu’elle devine tout à partir de rien.» Mon père était en furie. Il n’aimait pas ça, les cachettes. Et il trouvait ces affaires-là pas mal louches. Il essayait de dissuader ma mère d’aller chez la voyante par tous les moyens. Il supposait que la madame devait être une grosse charlatante sur le BS qui fumait des Mark Ten. C’est parce que ça l’écœurait ma mère les femmes qui fument. Mon père disait aussi que ça allait coûter cher de gaz d’aller en Beauce pis que de toute façon, c’était pas catholique de se faire tirer aux cartes. Mon père était loin d’être plus grugeux de balustre qu’un autre, mais il se disait que s’il embarquait le petit Jésus là-dedans, ma mère renoncerait peut-être à sa fin de semaine entre femmes.

La voyante a rappelé ma mère en octobre. Elle avait une place la fin de semaine qui s’en venait. Le vendredi, ma mère est partie pour la Beauce avec l’auto de mon père. «Tant qu’à faire de la route, prend mon char. Il a plus d’allure que le tien», qu’il lui a dit en lui tendant les clés. «Mais viens jamais faire un accident avec par exemple.» Il était comme ça, mon père. Passif-agressif.

Ma mère m’a raconté qu’elles pis ses sœurs sont arrivées tard dans la nuit chez la belle-sœur de madame Gilbert. C’est là qu’elles couchaient. Leur rendez-vous avec la voyante était à 9 heures le lendemain matin. Elles passeraient chacune leur tour et pourraient rester vingt-cing minutes pas plus avec la cartomancienne. C’était trop fatiguant sinon. C’est la voyante qui l’avait dit à ma mère au téléphone. À ce moment-là, ma mère avait pensé que mon père avait peut-être raison. C’était peut-être juste une bs qui faisait ça pour arrondir ses fins de mois. Vingt-cinq minutes, c’était vraiment pas long. Et ma mère ne comprenait pas ce qu’il y avait de fatiguant là-dedans.

Toujours est-il que ma mère est passée en premier dans le bureau de la voyante le lendemain. Elle s’appelait Josée. Elle a fait s’asseoir ma mère en face d’elle. Ma mère dit que la tireuse de cartes avait l’air ben normal avant de commencer la séance pis qu’au bout de deux minutes, elle s’est mise à parler avec une voix d’homme. C’était juste après avoir invoqué un esprit. Ou un genre d’ange. Ma mère ne s’en rappelle plus trop parce qu’elle s’est précipitée dehors du bureau juste après l’incantation. C’est là qu’elle a dit à ses sœurs que mon père avait raison, que c’était pas catholique son affaire à cette madame-là. Elle parlait avec un démon ou une autre affaire de même. Ma mère était certaine de ça. Mais Suzie, la plus vieilles des sœurs de ma mère, a voulu y aller pareil.

Quand, au bout de vingt-cing minutes, Suzie est ressortie du bureau de la voyante, elle pleurait comme une Madeleine. Ma mère et ses autres sœurs ont eu beau lui demander ce que la tireuse de carte lui avait dit, ma tante ne voulait rien avouer. Tout ce que les autres savaient, c’est que Suzie avait plein d’affaires écrites dans la paume de sa main gauche. Mais elles n’étaient pas capable de lire parce que Suzie se tenait les mains tout le temps.

Le soir, Suzie a recommencé à pleurer. C’était juste après le souper. C’est là que ma mère s’est fâché et qu’elle a sommé Suzie de leur dire ce qui s’était passé dans le bureau de la voyante. «Si ça continue comme ça, on va appeler Paul.» Paul, c’était le mari de Suzie. Pis il ne savait pas que Suzie était allée en Beauce voir une voyante. Il pensait qu’elle et ses sœurs étaient à Québec chez de la parenté.

Là, Suzie a déballé son sac. Elle a dit que la tireuse de carte avait commencé par appeler un genre d’esprit et qu’après, elle s’était mise à écrire plein d’affaires dans sa main. Ça l’air qu’elle aurait écrit le nom de ses enfants dans l’ordre où ils sont nés et qu’elle a même écrit André avant. André, c’est le bébé que matante Suzie a perdu en couche avant la naissances de ses autres enfants. Après, la voyante aurait écrit Paul avec la date de leur mariage à côté. Pis une autre affaire aussi. En plus gros. Ça prenait presque toute sa main. Et c’était cette affaire-là qui avait mis Suzie dans tous ses états. «Elle a écrit Gilles», qu’elle a hurlé en montrant la paume de sa main. Ma mère pis ses sœurs se demandaient bien c’était qui, ce Gilles-là. Elles ne connaissaient aucun Gilles, pis Suzie non plus. Elles étaient sûres. Suzie pleurait encore. Tellement que ma mère pis ses soeurs ne comprenaient pas ce qu’elle disait. Mais elles ont fini par comprendre que Gilles, c’était un gars qui travaillait avec Paul. Suzie leur a avoué, entre deux sanglots, qu’elle couchait avec. Ma mère pis ses sœurs n’en revenaient pas. «J’aurais jamais pensé ça d’elle», ma mère a dit.

Juste après, Suzie a fait promettre à ses sœurs qu’elles ne diraient rien à son mari. Elle leur a aussi fait jurer qu’elles reviendraient voir la voyante en Beauce avec elle l’année d’après. Parce qu’elle était vraiment bonne.

La chasse à l’orignal

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La semaine passée, Martin est revenu de la chasse à l’orignal. C’est parce qu’il a tué. Un beau petit buck de quatre cents livres. Martin a abattu l’animal dans la saline près de sa cache vers huit heures du matin. Il l’a tiré direct dans le cou. L’orignal s’est saigné d’un trait. Après, Martin n’a eu qu’à le traîner avec son quatre-roues, à le vider et à le suspendre en quartiers dans la shed à bois pour faire faisander la viande.

Martin était content. Geneviève aimait ça de la viande d’orignal. Et après ce qui venait de lui arriver, la viande rouge lui ferait du bien. Martin était certain de ça. C’est Émilie qui l’a dit à Martin pour le bébé de Geneviève. Elle l’a appelé un soir quand il était encore dans le nord. Il s’en rappelle parce qu’il était à la brasserie quand il a reçu l’appel. C’est le contremaître qui est venu le chercher pour lui dire qu’un téléphone important l’attendait au bureau. Martin n’aimait pas ça aller dans le bureau du contremaître. La dernière fois qu’il y était allé, c’était pour se faire couper ses heures. Et Martin se disait que le téléphone lui apprendrait assurément une autre mauvaise nouvelle.

Martin avait raison. Au bout du fil, Émilie lui a annoncé que Geneviève venait d’accoucher d’un enfant mort, et que le bébé ressemblait à François. Martin n’a pas su, à ce moment-là, ce qui le choquait le plus. Que le bébé soit mort ou qu’il ressemble à François. Martin y a pensé pas mal dans sa cache et dans son lit, le soir, avant de s’endormir, et il a fini par s’avouer qu’il aurait aimé que le bébé de Geneviève soit le sien. C’était une idée fou. Parce qu’il n’avait pas couché avec Geneviève. Pas récemment, en tout cas.

Martin est revenu de la chasse avec l’orignal couché dans sa boîte de pick-up. Il n’a pas attaché la tête sur le capot. Le buck était trop jeune pour avoir un beau panache. S’il mettait ça sur son hood, tous les gars riraient de lui à Sainte-Marguerite. Martin est rentré vers l’heure du souper. La maison était vide. Émilie devait encore travailler à cette heure-là. Geneviève, elle, avait laissé un mot près du téléphone. «Je suis repartie à Montréal», que ça disait.

Gin tonic épicé

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Mesdames, ma mère aimait le gin tonic. Mon père, non. Un après-midi, Paul, un gars qui travaillait à la même shop que mon père, est venu faire un tour dans notre garage. Je vous l’ai dit, il aimait ça mon père passer l’après-midi dans le garage à boire de la Labatt Bleue. Mais cette fois-là, Paul a amené du gin pis du tonic. Mon père était en furie et a dit à Paul qu’il ne boirait pas sa boisson de fif. C’est là que Paul a sorti la bouteille de Tabasco et a juré à mon père qu’un gin tonic avec du tabasco dedans, c’était pas la même affaire. Paul avait découvert ça au Mexique pendant l’hiver. Il aimait ça aller au Mexique Paul. Surtout qu’il n’y allait jamais avec sa femme.

*

Ingrédients

Gin

Tonic

Lime

Tabasco

Glaçons

Préparation

Verser 2 onces de gin dans un verre;

Ajouter 3 glaçons, 3 gouttes de tabasco et un quartier de lime;

Verser 2-3 onces de tonic à la préparation et brasser très légèrement pour ne pas dégazer le tonic.

*Mesdames attention, la dépendance au tabasco croit avec l’usage. Et il est tentant d’en ajouter toujours plus. N’en faites rien, cela dénature le goût.

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