
C’est comme des rats
— Ma mère
Mesdames, vous le savez : j’aime ça les animaux. Mais ce n’est pas le cas de mon délicieux mari. C’est parce qu’il trouve que c’est beaucoup d’ouvrages, les animaux. Et il a raison. Il faut les nourrir, les dresser, les brosser pis les faire sortir pour pisser. Les chiens je parle. En plus, c’est mieux si on les flatte.
J’ai toujours eu des animaux. Quand j’étais petite, j’avais juste besoin de dire à mon père que je voulais un cochon d’Inde et je l’avais. C’était pas comme ça avec les autres parents. J’avais pas besoin d’expliquer pourquoi j’en voulais un et de promettre de m’en occuper. Mon père trouvait ça instructif, les animaux. Ça fait qu’il m’en achetait tout le temps. J’ai eu des cochons d’Inde, des hamsters, des chiens, des chats, des lapins pis des chevaux. Même qu’une fois, j’ai eu un suisse.
Pour le suisse, c’est un accident. C’est parce qu’il y en avait toute une famille dans le toit. Ma mère les haïssait parce qu’ils couraient dans le plafond la nuit et l’empêchaient de dormir. Elle aimait ça dormir, ma mère.
Un matin, juste après que je sois partie pour l’école, ma mère a demandé à mon père de mettre des pièges pour tuer la famille de suisses qui vivait au dessus d’elle. Quand je suis arrivée de la maternelle, il y a avait un bébé suisse dans le piège. J’ai demandé à mon père ce qu’il allait faire avec. Mais il n’a pas osé me dire qu’il s’en allait le noyer. Comme sa mère, son père, ses frères pis ses sœurs. Au lieu de ça, mon père m’a dit qu’il l’avait attrapé pour moi et qu’il allait lui construire une grande cage qu’on placerait sur la galerie. Il était de même, mon père. Il aimait pas ça que j’aie de la peine.
Mon père a exhumé de la broche à poule de la remise pour construire la cage à Peanut. C’est comme ça que j’avais baptisé le suisse. La cage faisait à peu près six pieds de haut pis mon père avait mis un petit aulne dedans. «Il va être comme dans une vraie forêt», il avait dit. Mais Peanut n’était pas une poule et il s’est évadé en passant à travers les trous de la broche. Ma mère était contente, parce qu’elle avait une sainte peur de Peanut. «C’est sale ces affaires-là, ça transporte toutes sortes de maladies», qu’elle criait à mon père la fois où on a rentré Peanut dans maison.
La fugue de Peanut n’a pas duré longtemps. Le lendemain matin, je l’ai trouvé en train de manger des graines de tournesol sur le bord de la porte-patio, juste à côté de la porte de sa cage. Je l’ai pris et je l’ai remis dedans. Mon père, lui, a pris ses pinces longnose et a arrangé tous les trous dans la broche à poule pour plus que Peanut passe au travers.
On a gardé Peanut tout l’été. À la fin, il faisait la belle pis roulait sur lui-même comme un petit chien. Ma mère lui a même donné des graines de tournesol, une fois. Mais elle a dit à mon père que c’était hors de question qu’il rentre dans la maison encore. Et l’hiver approchait. Un soir, en arrivant de la maternelle, mon suisse n’était plus dans sa cage. «Il est retourné vivre dans la forêt». Mon père a dit ça, au lieu d’avouer qu’il l’avait noyé comme il avait noyé son père, sa mère, ses frères pis ses sœurs. Le printemps d’après, j’ai vu un suisse qui mangeait des graines d’oiseaux sur le patio. J’étais certaine que c’était Peanut qui était revenu. Il avait les mêmes rayures pis toute. Mon père a dit qu’il était certain que c’était Peanut lui aussi, mais, quand je suis venue pour le flatter, il m’a mordu la main jusqu’au sang. Mon père m’a pris dans ses bras et m’a amené me faire vacciner contre la rage.
Le lendemain, il m’a acheté un chinchilla à l’animalerie Jonas. Il l’a installé dans la cage à Peanut et a bouché tous les trous dans le toit pour ne plus que les suisses se fassent des niques dedans. Mon père aimait pas ça que j’aie de la peine.