Tags

, , , , ,

 

C’est des méchants tarlets. 

− Ma mère

 

Mesdames, mon père rit souvent des gens qui ne connaissent pas le bois. Le vrai bois je veux dire. Sauf que pour mon père, personne ne connait vraiment ça, le bois. Surtout les Montréalais. Ils n’ont pas de vrais chalets qu’il dit. «Parce que si tu as l’eau courante pis pas de bécosse, c’est pas un chalet.»

Avec mon père et ma mère, on avait un chalet dans le vrai bois et sur le bord d’un lac. Autour de ce lac-là, il y avait d’autres chalets. Pas beaucoup par exemple. Parce que ce n’aurait plus été le vrai bois s’il y avait eu trop de chalets.

Mon père faisait beaucoup d’efforts pour ne pas qu’on voit nos voisins de chalet jamais. On n’allait pas dans le bois pour voir du monde qu’il disait. On y allait pour avoir la paix. Pis pour avoir d’autres choses aussi. Je n’ai jamais trop su quoi par contre. Je pense que ça a rapport au gros gin et aux moteurs de hors-bord.

Notre chalet était à deux heures de route de la ville. Pour s’y rendre, il fallait la traverser au grand complet et rouler jusqu’au bout du rang sept, là où l’asphalte arrête. Après, il fallait partager un chemin de gravelle avec des vannes de bois remplies de troncs d’arbres abattus dans le vrai bois de mon père.

Mon père disait que ça prenait absolument un pick-up pour aller au chalet. Même si on croisait plusieurs voitures sur le chemin de gravelle en y allant. C’est parce qu’il aimait ça penser que son paradis était inaccessible sauf en truck mon père.

Quand on arrivait au chalet, il fallait laisser le pick-up stationné au débarcadère du lac. C’était pour pas le grafigner dans le petit sentier qui menait au chalet. C’était pas large. Après, mon père marchait jusqu’au chalet et revenait en quatre-roues pour nous chercher avec les bagages et la glacière trop remplie de ma mère.

On partageait le sentier avec une autre famille qui avait un chalet du même bord du lac que nous autres. Une fois, durant le congé de la St-Jean-Baptiste, mon père est revenu d’aller chercher le quatre-roues blême comme un drap. Avec ma mère, on se demandait s’il allait avoir un ACV ou une autre affaire qu’il était supposé avoir un jour vu qu’il fumait et buvait comme un trou. Mais c’était une pancarte «à vendre» qui l’avait rendu de même. La famille d’à côté vendait son chalet.

Cette fin de semaine-là, on a fait quelque chose qu’on ne faisait jamais : on a rendu visite à nos voisins. On voulait leur demander pourquoi ils vendaient leur chalet, mais surtout à qui. On a appris qu’ils voulaient vendre leur chalet à gros prix à des gens de la grande ville. «Sont prêts à payer ben cher les Montréalais pour venir dans le vrai bois.»

Mon père et ma mère étaient dans tous leurs états. Surtout que le chalet des voisins a été vendu deux semaines plus tard à deux frères de Montréal. «C’est sur qu’ils vont se faire exploser avec le propane pis pêcher toutes nos truites. C’est des braconniers ce monde-là. Y parait qu’ils jettent leurs bières vides direct dans le lac et que c’est eux-autres qui partent les feux de forêts,» qu’il disait mon père.

On n’a pas vu les Montréalais de l’été. Mon père pensait qu’ils ne viendraient jamais, que c’était bien trop loin pour eux-autres. Mais on a compris plus tard que les deux frères avaient acheté le chalet pour faire du ski-doo.

On devait être fin octobre. Et il y avait une fine couche de glace sur le lac. À un moment donné, j’ai entendu comme un grand bruit de tondeuse. C’était nos nouveaux voisins avec leurs ski-doo de riches. C’est comme ça qu’il les appelait mon père les ski-doo juste faits pour aller vite. Un des deux frères venait de traverser le lac à toute vitesse en ski-doo. Mon père et ma mère, alertés par le bruit, sont descendus sur le bord du lac pour voir ce qui se passait. Là, le frère de l’autre a essayé d’effectuer la même prouesse : il allait traverser le lac gelé la veille avec son ski-doo ouvert à grandeur. Mon père a gagé à ma mère que le voisin ne ferait pas cent pieds avant de couler. Mais il se trompait. Le voisin n’a même pas fait vingt-cinq pieds avant de sombrer dans le lac avec son ski-doo à 15 000 piastres. C’est là que mon père a pris son ponton et une pelle pour briser la glace et est allé chercher le gars de Montréal avant qu’il ne meure d’hypothermie.

Il avait raison mon père. Les gens ne connaissent rien au vrai bois. Surtout les Montréalais.


About these ads