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après midi, avortement, boisvert, club kiwanis, droit des femmes, grossesse clinique, l avortement, les amies, monique, pro-choix
La semaine dernière, j’ai revu une vieille amie par hasard. On a discuté un moment au coin d’une rue et elle m’a confié revenir de la clinique d’avortement. «Ce sont des choses qui arrivent» j’ai dit. «Prends soin de toi.» C’est là qu’elle m’a prié de ne pas m’en faire. C’était son troisième avortement. Elle n’était pas chanceuse, qu’elle disait. Mesdames, qu’on se comprenne bien. Quiconque veut limiter le droit des femmes à l’avortement est notre ennemi. Mais quand je vois celles qui se font avorter à la chaîne comme s’il n’y avait rien là, je trouve cela désespérant. Parce qu’il n’y a pas rien là. Madame Boisvert, elle, le savait.
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Tout le monde savait dans le quartier que madame Boisvert avait le pouvoir d’interrompre la grossesse des filles malchanceuses. Les engrossées n’avaient qu’à se présenter chez elle le premier dimanche du mois pour être délivrées. On disait que ça avait rapport avec le cycle de la lune. Mais ma mère m’a avoué que c’était parce que le mari de madame Boisvert passait cette journée-là au club Kiwanis.
Toutes les amies de femmes de ma mère avaient le numéro de téléphone de madame Boisvert. Au cas où. Elle donnait son numéro à la sortie de la messe le samedi après-midi. Il était écrit sur une fiche de recette et ça disait d’appeler entre 9 et 18 heures seulement.
Madame Boisvert officiait au fond de son sous-sol dans une grande chambre bleue. C’est son mari qui, à sa demande, avait peint la chambre de cette couleur-là. C’était la pièce de couture et madame Boisvert la voulait bleue comme les vêtements de la Vierge. Elle l’aimait la Vierge, madame Boisvert. Tellement, qu’elle demandait aux jeunes filles de tenir son image sainte contre leurs ventres au moment où elle extirpait le péché de leurs entrailles. «La Vierge, est pas contre ça. A comprend ces affaires-là» qu’elle répétait à celles qui ne voulaient pas que Marie soit témoin de leur faute.
Madame Boisvert opérait avec des tringles à rideau qu’elle conservait dans un sac en plastique. Elle faisait coucher ses filles sur la table de couture et leur administrait une forte dose de scutellaire. Elle faisait son affaire, puis les obligeait à boire de la tisane d’hysope juste pour être sûre. Personne ne sait ce qu’elle faisait des petits embryons qu’elle déracinait des corps étendus. Les mauvaises langues chuchotaient qu’elle engraissait sa pelouse avec. «C’est pas normal un gazon vert de même», que ma mère disait.
La dernière fois que Madame Boisvert a ouvert la porte de la chambre bleue, c’était pour Monique. Monique, c’était la fille de madame Blanchette, la propriétaire du dépanneur. La rumeur populaire voulait qu’elle fréquente le fils du notaire Pagé. «Je comprends rien là-dedans», que mon père disait. «Est plus laide que le dessous de ma galerie. Voulez-vous ben me dire ce qu’il lui trouve?»
Mais Monique savait comment utiliser ses atouts pour charmer le fils de n’importe qui. Et elle connaissait aussi le numéro de téléphone de la faiseuse d’anges par cœur. Le premier dimanche de février, Monique a frappé à la porte de Madame Boisvert pour qu’elle la libère avant midi. Madame Boisvert était choquée. Elle avait bien précisé à Monique que la Vierge ne pourrait plus rien faire pour elle si elle revenait s’allonger sur la table à couture. Mais Monique avait la tête dure et l’amour facile.
Madame Boisvert avait raison. La Vierge n’a rien pu faire pour Monique et pour le petit garçon qu’elle trimballait désormais partout avec elle. On racontait que Madame Boisvert avait perdu le tour. Les filles s’échangeaient désormais le numéro d’une infirmière à la retraite qui habitait de l’autre côté de la voie ferrée. L’infirmière utilisait des comprimés de permanganate. «Avec ça on peut pas se tromper» qu’on racontait. Moi, je ne pense pas que madame Boisvert avait perdu le tour. Je crois qu’elle n’avait juste plus envie de faire naître des petits anges. C’est peut-être aussi parce que son mari a lâché les Kiwanis. Seule la Vierge le sait.

Excellent billet. Je crois qu’il en existait plus qu’on pense des madame Boisvert. Sur une autre note, je crois que l’avortement ne doit pas être un moyen de contraception.
madame avec un s. Pardon.
Bravo! tout simplement bravo…
Bien d’accord
Ce billet est bien beau, mais tellement triste !
Marjo
Je ne crois pas qu’on ait à juger ce que qui ce soit décide de faire de son corps. De la même façon que je n’embêterais personne qui se gratte la tête à cause des cellules qui se détachent de son cuir chevelu, je n’irais huer personne qui prend la décision, difficile, de se faire avorter, quelle que soit le nombre de décisions pareilles prises avant. Je crois que le faire, ce jugement, et souscrire à cet imaginaire linguistique des anges faits pour parler de ce qui n’est pas encore humain ou conscient, ça dessert la cause à un moment où un nombre grandissant de personnes, en Occident, discutent du droit des femmes à faire ce qu’elles veulent de leur corps et de toutes les masses cellulaires qui pourraient s’y trouver.
Je suis à moitié d’accord. Et comparer des cellules d’embryon à celles du cuir chevelu est une frontière démagogique que je n’ose pas franchir.
Il faut parfois des images fortes pour rappeler que le corps de quelqu’un n’appartient qu’à, bien, la personne en question. Et il faut se rappeler qu’investir d’affect une masse cellulaire, c’est un choix qui relève à la fois du social et de l’intime, mais c’est un choix dont il faut prendre conscience (et je ne dis pas que je ne le fais/ferais pas, cet investissement affectif dans ce qui deviendrait éventuellement un être humain, je crois juste qu’il faut être conscient de ses biais collectifs – biais qui s’exprime entre autres à travers notre imaginaire linguistique – le faisage d’anges, c’est une interruption de grossesse).
Monique c’est une histoire chère. J’utilise des formules linguistiques qu’on utilisait à cette époque. C’est tout. Et je refuse de me censurer à cause de considérations éthiques. Voilà.
Je ne vous censure pas, je discute. Je pense simplement qu’on gagne à réfléchir nos positions et nos jugements
. J’aime beaucoup votre façon de raconter, par ailleurs.
Oh mais je ne pense pas que vous me censurez. Merci. Toujours agréable de discuter.
C’est une première visite chez-vous, quel beau billet, vous écrivez vraiment bien, les nuances, votre sensibilité, réussir un billet sur un sujet si délicat et épineux, Chapeau Madame Chose!
Et vraiment on ne peut pas juger… Allergique au latex(condom), allergique pilule, salpingite avec stérilet, dérèglement hormonal, ovuler au 5e jour, Oui, tout ça est possible, et chez la même personne.
ET qui sommes-nous pour juger du droit de la femme sur son corps. Dans les années 80, il faillait passé devant un comité catholique de l’hôpital Notre-Dame pour un avortement… Qui décidait trop tard pour un avortement… Plus de cent cliniques ont fermé leurs portes d’Ouest en Est au Canada. L’avortement reste un enjeu politique, pas un droit…
Merci Madame Chose, ; D
Merci pour votre commentaire. Je crois simplement que j’avais envie de dire que le geste en soi n’est pas banal. Rien de plus. Le droit des femmes à l’avortement est primordial et chacune d’entre nous devraient avoir le droit d’utiliser ce moyen pour interrompre une grossesse. Et ce peu importe le nombre de fois où on a eu recours à l’IGV.
En passant, j’adore vos maillots !
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