Les Noëls d’antan

Tiens-toi loin du bonhomme Boudreault

                                                  –      Ma mère

Mesdames, plusieurs d’entre vous vivent dans le passé et nourrissent cette nostalgie de mensonges et de secrets. Durant le temps des Fêtes, ma grande-tante Yvette nous parle toujours du bon vieux temps. «C’était quand même mieux avant» qu’elle répète. Matante Yvette aime ça les traditions. Elle nous raconte comment le 23 décembre de chaque année son père et sa mère les entassaient dans une grosse Buick pour aller réveillonner à huit heures de route chez leur oncle Gérald. Dans ce temps-là, ma mère sourcille et essaye de changer de sujet. Elle est fatigante avec ses histoires matante Yvette.

Bizarrement, cette année matante Yvette n’a pas parlé des Noëls d’antan. Elle s’est contentée de seconder ma mère aux fourneaux.  Au moment de déballer les cadeaux, elle a surpris tout le monde en spécifiant que les enfants d’aujourd’hui étaient plus chanceux que ceux d’autrefois. «Nous autres, on avait juste une pomme pis une orange. Une fois, j’ai eu une poupée en chiffon fabriquée par ma mère. Ah oui, pis une année j’ai eu un petit balai pis un porte-poussière. Papa avait fait un gros coup d’argent à la scierie l’été d’avant.» J’ai été très surprise parce que ça ne ressemblait pas à matante Yvette de parler comme ça. Normalement, elle aurait trouvé le moyen de dire que les enfants de maintenant sont gâtés pourris et que dans le temps on recevait moins de bébelles  mais qu’au moins on apprenait les vraies valeurs.

Vers la fin de la veillée, matante Yvette s’est adressée aux convives. Elle voulait porter un toast à l’oncle Gérald décédé l’automne d’avant. «J’espère qu’il brûle en enfer, le maudit vieux cochon.» Ça a été ses mots, exactement. Au moment où Yvette a levé son verre, sa sœur Yvonne a échappé le sien. C’est là que ça a commencé. Matante Yvette, matante Yvonne et leurs deux autres sœurs se sont mises à raconter comment Gérald les pognassait à Noël. Et en d’autres occasions aussi.

C’est à ce moment là du réveillon que Noël s’est vu dépouiller de son manteau d’hypocrisie. Ne leur restait plus qu’à évoquer l’étouffante petite chambre du fond. Celle où la femme de Gérald entassait les manteaux de fourrure. Matante Yvette a dit qu’elle se rappelait avoir eu mal au cœur une fois parce que Gérald lui enfonçait la tête dans le vison de la voisine Gauthier. Celle qui se parfumait à l’Eau de Floride. Gérald l’avait entraîné dans la petite chambre en lui disant que le père Noël avait oublié un cadeau là-bas pour elle. Yvette avait des doutes. Elle avait déjà reçu une pomme et sa poupée de chiffons. «J’avais huit ans, je l’ai cru. Ma sœur est venue me dire de ne pas y aller, que ça se pouvait pas que le père Noël oublie un cadeau. J’aurais dû l’écouter.»

Yvette et ses sœurs ont continué à vider leurs sacs jusqu’au petit matin. Un moment donné, matante Yvette a précisé qu’au fond, la plupart du temps, Gérald ne leur faisait pas grand-chose. Il était juste pognasseux. La plus vieille des sœurs a enchaîné en disant que de toute façon, un mononcle cochon, il y en avait un dans chaque famille. Moi, je sais qu’il s’est passé dans la petite chambre du fond des choses bien pires que mes tantes osent l’avouer. Enfin, une de mes grandes tantes a décrété qu’elles en avaient assez dit, pour cette année. Je ne sais pas si j’ai hâte à l’année prochaine.

Mesdames, il ne sert à rien d’idéaliser un temps où mon grand-oncle Gérald pouvait faire ce qu’il voulait des fillettes sans en être inquiété. Matante Yvette s’ennuie des Noëls d’antan, mais, dans le fond, elle aurait préféré grandir à une époque où on appelle les pognasseux par leur vrai nom.

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6 réflexions sur “Les Noëls d’antan

  1. Un billet très important – merci d’avoir partagé ceci avec nous. Trop nombreuses sont les familles passant sous silence des histoires de "mononcles Gérard". Heureuse pour tante Yvette et ses soeurs, qu’elles se sentent enfin suffisamment libérées du joug de la honte pour s’appuyer mutuellement.

  2. Merci pour ce billet touchant, malgré son sujet sombre. Ça me rappelle que ce n’était pas juste dans ma famille que des histoires semblables se passaient.Et qu’on doit s’assurer qu’il n’y en ait plus à l’avenir.

  3. J’ai 34 ans et un mononcle qui a fait des attouchements à mes cousines, personnes ne veut porter plaintes, parait-il qu’il continu !!!??? Je demade où s’en va notre monde :0(

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