Monsieur Bérubé

Laisse-le faire. Il est pareil comme son père.

– Ma mère

Mesdames, vous êtes bien naïves. Souvent, je vous entends jurer que vous ne serez jamais comme vos parents. Ça me fait toujours sourire de vous regarder vous déchirer la chemise en promettant de réussir mieux qu’eux en tout. Parce que mesdames, soyons honnête: la génétique, ce n’est pas si simple.

Prenez le mari de mon ami Juliette. Éric qu’il s’appelle. Éric a grandi aux côtés d’un père alcoolique qui aimait trop les jeux d’argent et qui était plus menteur qu’un arracheur de dents. Toute son enfance, madame Bérubé, la mère d’Éric, l’a mis en garde contre sa génétique noire. Juliette m’a d’ailleurs avoué que madame Bérubé appelle Éric chaque dimanche pour lui raconter de vieilles chicanes du temps où elle était encore avec son père. Histoire d’être certaine qu’Éric ait son ADN en horreur.

Éric n’est pas chanceux. Avant qu’il passe la porte de la maison pour de bon le jour de ses dix-huit ans, il a été obligé de naviguer entre un père démissionnaire et une mère qui n’en était pas vraiment une. Parce que madame Bérubé avait beau passer le plus clair de son temps à sermonner son mari et à le faire suivre par ses amies de femme pour savoir s’il avait recommencer à voir sa maîtresse, elle n’était pas mieux que lui. Tellement pas mieux qu’Éric a fini par comprendre que même si son père avait plusieurs vices sa mère en embrassait un elle aussi.

Éric se rappelle de l’odeur de gros gin qui flottait autour de sa mère quand il rentrait de l’école. C’est Juliette qui me l’a dit. Éric lui a raconté que le jour de ses quatorze ans, il a retrouvé madame Bérubé inconsciente en bas de l’escalier de la maison. Il devait bien faire -12.

Madame Bérubé avait glissé en allant chercher une boîte de lait Carnation. Elle voulait préparer une tarte pour son mari. Il venait de lui téléphoner de la brasserie pour lui dire qu’il avait envie d’une tarte au sucre. Ça faisait 3 jours qu’il n’était pas rentré. C’était à cause de son père qu’elle était tombée. C’est ça qu’elle a dit à Éric. Mais Monsieur Bérubé n’est pas rentré ce soir-là. Éric et sa mère l’ont attendu jusqu’à minuit. Madame Bérubé a fini par donner la tarte au chien. Elle n’a pas voulu qu’Éric en prenne un morceau. Elle ne l’avait pas faite pour lui, qu’elle a dit. Le père d’Éric est rentré le lendemain. Il a expliqué à sa femme que lui et trois gars de la brasserie avaient décidé d’aller aux courses de chevaux. Ils avaient roulé plus de 1000 km en vingt-quatre heures et avaient perdu deux mille piastres chacun. Une belle réussite.

Il y avait toujours une trêve après, quand monsieur Bérubé dépassait les bornes. Comme la fois des chevaux. Éric en profitait. Dans ce temps-là, il avait presque une famille normale. Son père revenait tout de suite après le travail et sa mère préparait le souper en chantant du Dalida. L’odeur de gin était moins forte sur les habits de madame Bérubé et Éric pouvait l’embrasser sur la joue sans avoir la nausée. Durant la trêve, monsieur Bérubé faisait beaucoup d’efforts pour être un bon père et un bon mari. Cette fois-là, il avait même ramené une douzaine de beignes du IGA. Il avait fièrement expliqué à sa femme et son fils qu’il n’avait pas pu résister à l’emballage doré et au sucre en poudre. Madame Bérubé était contente, Éric aussi. Ils avaient mangé la douzaine au complet après souper.

La trêve ne durait jamais bien longtemps. Pour une raison qu’Éric peine à s’expliquer encore aujourd’hui, monsieur Bérubé était incapable de vivre trop longtemps sans mensonge, sans machine à sous et sans brasserie. Éric savait que la trêve tirait à sa fin quand son père recommençait à mentir pour tout et rien. La fois des chevaux, madame Bérubé avait appelé un midi pour demander à son mari s’il était allé acheter du lait comme elle lui avait demandé avant de partir, le matin. Elle lui offrait d’y aller s’il n’avait pas eu le temps. Au lieu d’avouer qu’il avait oublié, monsieur Bérubé a dit à sa femme qu’il en avait acheté non pas une mais deux pintes, pour être sûr de ne pas en manquer. En raccrochant, il s’était dépêché d’aller au dépanneur avant que sa femme ne revienne. Il était comme ça, monsieur Bérubé. Il pouvait inventer un mensonge pour une chose aussi banale qu’une pinte de lait. Spontanément, il aimait mieux mentir que dire la vérité.

Éric a juré à Juliette, lorsqu’ils sont tombés amoureux, qu’il ne serait jamais comme son père. Et il lui a fait promettre qu’ils ne deviendraient jamais comme ses parents. L’autre jour, je suis passé chez Juliette pour lui rapporter un moule à gâteau emprunté la semaine d’avant. Il était passé quatre heures et il commençait à faire noir. La maison de Juliette était plongée dans la pénombre. Pourtant, Éric m’avait assuré qu’elle serait à la maison au moment où je passerais. J’ai décidé de sonner même si la maison semblait vide. La demeure s’est illuminée. Juliette est venue m’ouvrir. Elle était en robe de chambre. «Je me suis endormie» qu’elle m’a dit. Elle m’a raconté qu’Éric travaillait souvent tard et qu’il avait dormi au bureau deux soirs cette semaine-là.

Elle ne dormait pas bien quand il n’était pas là donc elle avait décidé de faire une sieste. Il était supposé rentrer ce soir par contre. Elle le savait car il l’avait appelée pour lui dire qu’il avait envie d’un steak. Elle m’a invitée à entrer. J’ai tout de suite trouvé que ça sentait drôle. L’air était lourd et imprégné d’une odeur familière. Celle du vin rouge qui s’échappe des verres sales empilés dans l’évier. Avec Juliette, on a discuté pendant qu’elle s’habillait et faisait de l’ordre. Un peu plus tard, elle a sorti les steaks et m’a invité à rester pour le repas du soir. J’ai accepté. J’ai bien fait parce que 10 minutes plus tard, Éric a appelé pour s’excuser. Il était retenu au bureau. Juliette a raccroché et deux grosses larmes ont roulé sur ses joues. «Il travaille trop» qu’elle m’a dit.

Juliette s’est versé un autre verre de vin et m’a raconté en s’arrêtant à peine pour respirer comment elle en avait assez d’Éric. Assez des chicanes pour l’argent qu’il économisait à la cenne près, assez du travail tout le temps, du travail dont il revenait très tard et qu’il ramenait avec lui dans son humeur distraite et ses silences pesants. À force d’attendre après lui, elle était devenue comme madame Bérubé, une femme qui boit l’après-midi pour supporter l’attente d’un homme qui n’arrive jamais.

Mesdames, à force de vouloir éviter les erreurs de son père, Éric est tombé dans son propre piège. Juliette m’a confié qu’elle l’aimait bien, elle, monsieur Bérubé. Il la faisait rire. Oui, il mentait, jouait et buvait, mais au moins il était là de temps en temps.

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