La morte

Je déteste novembre

                  — Ma mère

Novembre, c’est le mois des morts. Cette année encore, il n’aura épargné personne. Une jeune femme moderne nous a quittées il y a quelques jours. Hier, je suis allé au corps.  Au salon, il n’y avait pas grand monde. Et pas de cadavre sur lequel s’épancher. La morte avait choisie de ne pas s’exposer aux regards.

La morte s’appelait Jacinthe. Deux mois avant, elle était allée chez son médecin de famille parce qu’elle se sentait vieille. «Ben voyons donc», qu’on lui avait dit. «Tu as juste 54 ans.» Une semaine après avoir passé une série d’examens, on lui diagnostiquait un cancer généralisé en phase terminale. Le médecin ne pouvait pas lui dire avec exactitude combien de temps il lui restait. Mais il était certain d’une chose : elle ne verrait pas la nouvelle année.

Après l’annonce, Jacinthe a embrassé son agonie comme on étreint celle qu’on aime. Elle est entrée au département de soins palliatifs très rapidement, comme pressée de passer à autre chose. Je ne peux pas vraiment l’en blâmer. La vie n’a jamais été bonne avec elle. L’année de ses 19 ans, sa mère s’est suicidée. Jacinthe venait d’annoncer à ses parents qu’elle aimait les femmes. Ce n’est pas une chose qui se disait dans ce temps-là. Sa mère ne s’en était jamais vraiment remise et son père était resté longtemps sans parler à sa fille.

Jacinthe est partie en Californie peu après pour se faire oublier. Un matin, une tante lui a téléphoné pour lui annoncer que sa mère était morte. Madame Côté s’est pendue dans la chambre de Jacinthe. Dans le quartier, tout le monde murmure depuis que madame Côté s’est suicidée parce que sa fille est une lesbienne. Jacinthe est revenue au pays pour enterrer sa mère et n’a plus jamais fait allusion au désir qui l’habitait. Nous savions toutes qu’elle menait une vie de tribade mais le sujet était soigneusement évité, même si elle habitait avec une fille dans un 3 ½.  Une fois à Noël, Jacinthe a parlé de sa colocataire Hélène comme de son amante. Elle avait descendu une bouteille de rouge au complet. Le lendemain, elle a fait comme si elle n’avait rien dit. Son père, lui, disait à tout le monde que sa fille n’était pas une vraie lesbienne. Jacinthe a fini par le croire elle aussi. Et par en convaincre Hélène, qui s’est tannée de vivre dans le garde-robe de Jacinthe. Elle a déménagé deux rues plus loin, mais a continué à venir racler les feuilles sur le terrain à l’automne et à vérifier le pH de la piscine l’été.

La veille de sa mort, Jacinthe et Hélène se sont mariées. Tout le monde dit que c’est pour empêcher que l’héritage aille à son père. Certains chuchotent que la morphine lui faisait perdre la tête. Moi, je pense qu’ils ont tous tort. Je crois qu’en épousant l’amour de sa vie, Jacinthe a voulu envoyer paître le monde entier. Elle s’est éteinte le lendemain, juste au moment où Hélène était descendue se chercher un café. Comme pour faire un coup vite et épargner à sa femme la fin du spectacle. Dans la vie comme devant la mort, elle avançait seule.

Mesdames, le temps file entre vos doigts. Tâchez de ne pas l’oublier et rappelez-vous que novembre revient chaque année.

 *

Ce billet est dédié à deux jeunes femmes modernes que novembre a arraché à la vie trop tôt.

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9 réflexions sur “La morte

  1. Bonjour,
    Arrivée ici par hasard, je n’ai pas été déçue, ton histoire est touchante. Novembre n’est effectivement pas un mois des plus réjouissant, surtout que cette sale maladie touche de plus en plus de monde, de tout âge.
    Un bel hommage.
    Ambre

  2. je déteste aussi novembre,
    Cette histoire est très touchante Madame Chose, je ne peux qu’être en accord avec vous. Profitons de la vie tant que nous en avons la possibilité.

  3. Émouvant oui, mais dans l’esprit analytique et hypocondriaque que j’ai « cancer généralisé en phase terminale » implique un point de départ, qui est resté vaguement asymptômatique pour être détecté si tard. Par curiosité, c’était quoi?

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