Les petites culottes

N’oublie pas de changer de petite culotte avant de partir. Si on fait un accident, je ne voudrais pas qu’à l’hôpital, ils pensent qu’on est des crottées.

-  Ma mère

C’était toujours avant de traverser le parc des Laurentides. Je devais enfiler une paire de sous-vêtements propres au cas où la fatalité nous entraînerait dans un fossé ou pire, dans le pare-brise d’un semi-remorque. C’est que ma mère avait peur. En aucun cas elle n’aurait voulu qu’on pense qu’elle ne savait pas tenir maison. Chaque parcelle de son existence était consacrée à cette obsession de la netteté, du qu’en dira-t-on. Chez nous, les planchers étincelaient d’une brillance inquiétante. Mon père disait qu’on pouvait manger dessus.

Ma mère ne s’arrêtait jamais. Le soir, en rentrant du boulot, elle abattait encore de l’ouvrage. Elle passait le balai, faisait une petite brassée, triait les vêtements d’hiver. Même en regardant son émission préférée, rendu au soir, elle était incapable d’immobilité. Elle pliait les vêtements propres. Mais c’était  le week-end qu’elle pouvait véritablement exercer son art. Avec tout ce temps devant elle, elle pouvait entreprendre de grandes choses comme laver les fenêtres et avancer les meubles pour laver derrière.

Pour ma mère, le critère numéro un d’évaluation des gens était le degré de propreté de leur intérieur. Elle adorait mme Boisvert, notre voisine de gauche. De sa maison s’échappaient des effluves de Bounce. Il en allait autrement de la famille Schulz. Même mon père, qui trouvait la propension de ma mère pour l’art ménager excessive, les jugeait. Leur gazon était long et il y avait derrière la maison un squelette de camion à l’ombre duquel trois chiens attachés à des pneus hurlaient toute la journée. Quand mes parents voulaient insulter quelqu’un, ils le traitaient de Schulz.  Il n’y avait pas pire calomnie. À un moment, une voisine était venue nous visiter pour discuter du déménagement d’une nouvelle famille dans notre rue. Elle avait regardé ma mère droit dans les yeux et, ensemble, elles avaient souhaité que ces gens ne soient pas des Schulz.

Je n’ai jamais compris cette obsession de la propreté et de l’ordre que partagent plusieurs femmes. C’est comme si elles avaient peur de s’arrêter pour penser. Comme si le fait de récurer la maison de fond en comble faisait d’elles de bonnes personnes. Une amie m’a appelé le mois dernier.  Elle venait de se quereller grave avec son copain. Je lui ai dit d’en profiter pour faire le ménage de ses tiroirs.

Je n’ai jamais osé dire à ma mère que si on faisait un accident, on allait souiller nos petites culottes de toute façon. Mesdames, arrêtez de récurer un instant. La propreté ne fait pas le bonheur.

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4 réflexions sur “Les petites culottes

  1. @ madamechose: Est-ce que je peux vous donner un autre bon conseil au cas ou la dite chose se produirait car avec mes années d’expérience, j’ai aprris que les petites culottes de bonne qualité valent leur prix même si c’est un peu plus cher…

  2. Ping : Le progrès | Madame Chose

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