Les pondeuses

Porter un enfant, c’est…c’est…c’est…tu vas voir. 

                                                                                    – Ma mère

Mesdames, je dois vous faire une confession. Deux fois, j’ai été enceinte jusqu’aux ouïes. Et deux fois j’ai détesté ça. En fait, détester est un mot faible. Oh, il y eu bien des moments où je me suis émue devant le miracle de la vie qui grandissait en moi, mais ce fût bref. En fait, plus j’observais mon ventre prendre des proportions inquiétantes, plus je craignais l’envahisseur à venir. Et je détestais cet occupant qui m’obligeait à accumuler les kilos, à avaler des quantités phénoménales de gâteaux industriels ou à manger des patates crues en pleine nuit. Je maudissais ce siège qui me forçait à uriner 6 fois l’heure, à porter des pantalons à taille élastique et qui m’empêchait de me raser la foufoune.

J’imagine déjà la jeunes femme moderne écarquiller les yeux  derrière son écran. Et j’entrevoie celles qui savent de quoi je parle. Parce que nous sommes nombreuses, mais très silencieuses. Pour certaines, la grossesse est un état de grâce. Pour d’autres, c’est un passage obligé. C’est comme ça.

Je ne peux m’empêcher d’observer toutes ces femmes qui jubilent devant leur ventre arrondi. Je les appelle les pondeuses. La pondeuse a un comportement étrange. D’abord, elle parle toujours de son nombril. Ensuite, elle saoule l’assistance de ce qu’elle fera, ou ne fera pas, avec son précieux rejeton. C’est que la primipare est naïve et pleine d’espoir. Elle passe des heures à décorer la chambre de l’héritier en pensant à toutes les purées bios qu’elle lui concoctera, le moment venu (pas avant 6 mois). Elle plie et replie les pyjamas, suit religieusement tous les préceptes des livres sur la grossesse qu’elle ingurgite et est fermement convaincue qu’être mère sera la plus formidable des expériences.

La pondeuse est un être paradoxal. Tout d’abord parce que j’ai constaté, en l’observant, qu’elle est davantage attirée par l’idée de la maternité que par la maternité elle-même. Sitôt le petit sorti de l’œuf, voilà qu’elle parle déjà de la couvée à venir. Elle ne s’intéresse pas au poussin, elle s’intéresse à l’œuf. Ce qu’elle veut, c’est couver. Je me demande toujours après quoi elle court, la pondeuse.

Je me préparais au pire. J’anticipais avec angoisse le moment où je devrais expulser mon petit de ce corps massacré pour passer le restant de mon existence avec lui. J’étais mal préparée à ce qui allait suivre. C’était une évidence.

La première fois, lorsqu’on a posé la bête sur mon ventre, c’était surréel. Je me demandais pourquoi j’avais fait une telle chose et je réalisais en même temps que c’était un vrai bébé. Et je n’en voulais pas. C’était gluant et ça hurlait. Mais, au bout d’une semaine ou deux, ce bébé est devenu mon bébé. Pas question pour quiconque de s’en approcher ou de lui faire du mal. Je sillonnais la ville avec ma poussette comme on traverse une zone de guerre. Je me réveillais la nuit pour voir si la chose respirait. Et j’étais persuadé que quiconque s’en approcherait pourrait, éventuellement, lui faire du mal. J’étais devenue une louve.

Puis, au deuxième, les choses se sont précipitées. Je l’ai aimé tout de suite, celui-là. J’étais pré-sinistrée. J’avais une amie pondeuse, dans ce temps-là. Un soir, deux semaines après qu’elle soit née, je gardais sa petite, qui pleurait à s’en fendre l’âme. C’est que la pondeuse avait grand besoin de dîner avec d’autres poules et de piailler à souhait. Je vous avoue que j’ai eu pitié de cette pauvre enfant et que je me suis mise à détester la couveuse en question, qui commençait déjà à parler de la prochaine couvée.

Mesdames, sachez qu’il n’y a aucune honte à détester la grossesse. Vous ne devriez pas rougir de cet état d’esprit. Par contre, à toutes celles qui se font engrosser en série, je ne vous envie pas. Je ne serai jamais une pondeuse. Mais je fais une louve redoutable.

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11 réflexions sur “Les pondeuses

  1. Ça me fait bien rire ton post puisque malgré que ça fasse 7 ans qu’on étaient traités contre l’infertilité et bien… je n’aime pas non plus être enceinte.

    Et il faut bien le dire, on se fait tellement regarder croche quand on ose le dire!

  2. Je trouve pire de dire qu’on est une pondeuse plutôt qu’une louve… C’est quand-même mieux d’aimer ses enfants qu’aimer "l’oeuf"…

  3. wow.., ton texte est INCROYABLE!!! tu es venue me toucher en plein coeur…UNE LOUVE..cest tellement comme ca que je me sens….je me rappelle d’avoir eu HONTE de pensée, et d’oser dire, lorsqu’on me le demandais: "ey puis?, t’aimes ça être enceinte??!" Dans mon for intérieur la réponse était clairement "non"…et puisque je travaille en CPE..je vois ces mères pondeuses qui ne sont même pas capable de prendre le temps de s’occuper de leur premier d’à peine 2 ans, que les revoilà enceintes..ça n’y rien comprendre!! MERCI de partager cela avec nous, et permet moi de le partager à mon tour!!!!!
    Une louve fière de l’être!!!!

    • Merci pour votre commentaire. Mesdames, je le répète, vous n’avez pas à avoir honte de cet aspect de votre maternité. Bien au contraire. Je trouve que les mères honnêtes envers elles-mêmes ont une longueur d’avance sur les autres. Et si seulement elles osaient parler de ce qu’elles vivent, la stigmatisation serait moins grande…et les pondeuses moins nombreuses.

  4. Être pondeuse, louve, lionne et chatte, ça se peut? Oui. Mère de sept enfants, écoeurée des grossesses mais pleine d’hormones, agressive mais tendre à en revendre, intègre, diaboliquement authentique mais pleine de paradoxe, mère des êtres les plus exceptionnels qui soient, je confirme.

  5. Ping : Paulette « Madame Chose

  6. Je sais, je suis trèèèèèèès en retard sur le dit texte, mais oh combien il me rejoint. J’ai eu ma première fille il y a de cela presque 6 ans et je n,aie toujours pas d’autre enfant car…..JE DÉTESTE ÊTRE ENCEINTE!!! J’y aie vécu l’enfer sur terre, et contrairement à ce qu’on veut bien me faire croire, non je ne l’oublie pas et je ne l’oublierai JAMAIS! Merci d’avoir pondu ce texte =)

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